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Mise à disposition de policiers pour affectation dans les ambassades : les multiples enjeux d’une décision

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Depuis le 12 février 2020, avec la sortie de dénonciation du SAMAE de la décision du ministre des affaires étrangères d’affecter des policiers pour la sécurisation des ambassades du Burkina Faso dans les pays de la sous-région africaine, la polémique continue de s’enfler. Deux camps sont explicitement constitués à savoir le syndicat des diplomates et leurs alliés et le ministre et ses partisans. Les positions sont clairement exprimées. Les diplomates s’opposent à la décision pendant que le ministre défend sa position. Si le temps de la mise à disposition, après des attaques d’ampleur dans le pays et la suspension « salutaire » d’une grève illimitée des policiers, permet d’intelligibles interprétations et interrogations, il importe d’analyser les enjeux de cette crise pour chacun des acteurs de la crise. Cette analyse porte un regard critique sur les multiples enjeux pour l’Etat, pour le ministre et son parti et pour les diplomates. L’enjeu est compris ici comme un risque encouru par l’acteur considéré pouvant aboutir à un gain ou à une perte.

Grand ou petit, chaque Etat, dans sa politique étrangère, recherche la satisfaction de trois intérêts fondamentaux à savoir la sécurité, la prospérité et le rayonnement international. Le Burkina Faso, dans sa politique étrangère et dans son action internationale, œuvre à préserver ses trois intérêts. La crise en cours entre le syndicat des diplomates et le ministre en charge des affaires étrangères comporte plus de risques pour l’Etat burkinabè en termes de sécurité et de visibilité.

Si le but de la décision d’affecter des policiers dans les ambassades du Burkina Faso dans la sous-région était de sécuriser ses enclaves diplomatiques de potentielles attaques terroristes, l’exposition de celle-ci dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux fait perdre à l’idée toute sa teneur. Les acteurs ont cédé à la volonté de leur égoïsme en exposant publiquement des questions sensées être confidentielles. Au moment où l’autorité prêche le comportement exemplaire, notamment la protection des données sensibles, il est curieux que le premier responsable de la diplomatie d’un pays s’adonne à cet exercice de communication publique. Il est vrai que l’origine professionnelle du ministre l’exige un devoir de parole mais sa posture fonctionnelle devrait lui enseigner le contraire. L’apport réel de la sécurisation des enceintes diplomatiques par l’affectation de ces policiers serait négligeable.

La situation sécuritaire nationale ne justifie pas non plus une telle décision. Au regard des conventions internationales, une meilleure collaboration avec les pays d’accueil aurait permis une meilleure sécurisation des enclaves diplomatiques du Burkina Faso. Cette communication de crise par presse interposée et à travers les réseaux sociaux n’est pas non plus de nature à donner une bonne image de la diplomatie du Burkina Faso. Il importe de trouver rapidement un terrain d’entente pour préserver la sécurité et la visibilité des intérêts internes et externes du Burkina Faso et le Chef de l’Etat reste l’ultime recours pour rassembler les protagonistes.

« Depuis deux ans, je reçois de nos Ambassades et Consulats des alertes et des requêtes pour la sécurisation de leurs locaux. C’est ainsi que j’ai présenté en Conseil des Ministres courant 2018 un dossier pour me permettre de prendre des mesures pour deux de nos représentations dans un pays voisin pour qui, il était urgent d’agir au regard des informations reçues. Le Conseil a non seulement approuvé le dossier, mais il a surtout estimé que pour ce genre de mesures on n’a pas besoin d’une décision de sa part pour les prendre. » Face à une telle interpellation, le ministre n’avait qu’un choix, prendre « ses » responsabilités. Pour le ministre, il s’agit d’un enjeu de pouvoir, de responsabilité et de crédibilité en tant que Chef de la diplomatie, c’est-à-dire le chef de file de la mise en œuvre de la politique étrangère.

L’appui d’un haut responsable du parti au pouvoir dénonçant le comportement des dirigeants du syndicat des diplomates est politiquement compréhensible et correct. L’allusion faite aussi bien par le ministre que par le responsable du parti sur l’attaque de l’ambassade de France au Burkina Faso, le 02 mars 2018, pour justifier la décision semble une comparaison hasardeuse. En effet, comparer le dispositif sécuritaire de la France en Afrique pour prendre des mesures montre une trop grande ambition pour un pays comme le nôtre.

Il y a quelques années, pour introduire un cours sur la politique étrangère des grandes puissances, un enseignant a commencé par celle du Burkina Faso. Nous aimons bien notre pays et nous aspirons à la grandeur mais les déterminants actuels de la puissance nous font défaut et une petite recherche sur la question positionne trois pays comme grandes puissances mondiales : les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Pour ces pays, leur interne se confond à leur externe et toutes menaces à leurs intérêts est immédiatement prises en charge.

Prendre « ses » responsabilités au regard de la situation sécuritaire interne critique du pays avec quelques policiers à poster dans nos enclaves diplomatiques traduit non seulement un manque de réalisme mais aussi un manque de respect aux pays d’accueil de nos chancelleries. La décision bien qu’elle soit « responsable » manque de crédibilité. Pour le ministre et son parti, il y a un risque de perte de crédibilité qui rappelle des antécédents comme la polémique autour de la forêt de Kua et de la carte consulaire. On peut bien refuser aux diplomates la compétence d’apprécier l’opportunité des décisions politiques sur la sécurité mais aujourd’hui un tel propos n’est pas défendable car les frontières entre les métiers s’amenuisent.

Les diplomates burkinabè ne sont pas satisfaits du management de la diplomatie par leurs autorités : « Leur mode de gestion est une expression du manque de considération vis-à-vis du travail des diplomates et une volonté inavouée de spolier le milieu diplomatique en expropriant les diplomates de leurs prérogatives au profit d’autres acteurs acquis à leurs causes ». Les diplomates, comme tous les autres acteurs des corps de métiers de la fonction publique, ne font que défendre leurs intérêts professionnels à travers leur syndicat. Ils se fondent sur l’engagement du pouvoir de rationaliser l’utilisation des ressources pour le fonctionnement des ambassades pour interpeller leur ministre sur l’impact de la décision d’affectation des policiers. Cette rationalisation apporte des ajustements qui constituent des manques à gagner pour les diplomates. Des sacrifices qu’ils sont prêts à consentir. De l’extérieur, on peut bien accuser les diplomates de vouloir protéger leur poule aux œufs d’or.

Ce n’est pas aujourd’hui qu’une telle posture s’exprime aux affaires étrangères. Il y a bien longtemps que la bagarre des « autochtones » et des « allogènes » se mène au sein de la diplomatie burkinabè. Ce n’est pas le seul corps qui connaît ces genres de discussion. Au sein du ministère de la santé, certains postes sont considérés comme des chasse-gardées de certaines catégories de professionnels. Les administrateurs civils ont dénoncé la nomination des enseignants pour la direction de certaines circonscriptions administratives. Ils sont aussi nombreux les agents de l’Etat qui apprécient avec une certaine réserve la nomination de cadres issus du privé et de la société civile à certains postes de responsabilités comme les ministres, les directeurs généraux, les chefs d’institution, entre autres.

On peut donc comprendre la posture des diplomates, qui à tort ou à raison, sont réticents à la décision d’affection massive de policiers dans les ambassades. Au niveau interne déjà, avec la situation qui prévaut, certains ministères ont vu leurs budgets gelés afin de faire face à des dépenses de sécurité. Cela pourrait aussi se répercuter en ambassade alors que les enjeux sont complètement différents. On peut bien imputer aux diplomates la responsabilité de mettre sur la place publique d’une question sensée être confidentielle. Ils sont dans leur tort et ils doivent l’assumer.

Il faut cependant reconnaître que la décision en soi n’est pas conforme aux conventions internationales, notamment celle sur les relations diplomatiques de Vienne de 1961 et celle sur les relations consulaires de 1963. C’est la conviction des responsables du syndicat qui soutiennent : « Il s’agit là d’une manœuvre visant à affecter dans nos ambassades et consulats généraux des agents dont la présence ne répond à aucune nécessité, encore moins aux termes du décret portant Organisation type des missions diplomatiques et consulaires et des conventions de Vienne de 1961 et 1963 sur les relations diplomatiques ». Et pour un Etat civilisé, il faut de l’élégance dans son action internationale. Qui mieux que les diplomates auraient pu conseiller leur ministre aux respects du droit international. Là encore, ils sont dans leur tort et ils doivent l’assumer, surtout les proches collaborateurs du ministre qui sont des diplomates chevronnés. Si à l’interne, on s’autorise souvent des hors-jeux par rapports à nos textes, à l’international il faut ajuster son comportement à l’éthique.

Le syndicat est bien dans son rôle d’interpellation et de proposition. Au-delà de l’intérêt de corps poursuivi par les diplomates, ils doivent comprendre la grande proximité de leur métier avec le pouvoir et œuvrer à asseoir des relations « amicales » permettant de régler « diplomatiquement » les différends et éviter l’ingérence des amateurs dans un débat de cercles « civilisés ». Les Moosé conseillent d’éviter d’exposer ses positions dans le milieu des vulgaires au risque de se retrouver soi-même dans la vulgarité. Il est évident que les sorties publiques des diplomates entraîneront sans doute des « coups de pattes d’âne » et la tentative sera grande de riposter par des « coups de pieds » risquant de mettre sur le même pied d’égalité des acteurs fort différents par les missions et par le comportement. Il y a un enjeu de préservation du mythe d’un corps d’élites pour les diplomates, des professionnels du « juste milieu », qui doivent apprendre à parler « moins », notamment en public et à parler bien surtout avec les « amis ».

Les enjeux les plus importants sont avant tout ceux de sécurité et de visibilité pour le Burkina Faso. Il est important que les protagonistes privilégient ces enjeux fondamentaux au détriment de leurs enjeux instrumentaux. Le ministre n’est qu’un serviteur de la diplomatie pour un temps et les diplomates ne sont que des acteurs d’animation à qui on doit une délégation de ressources et de confiance. La guerre des mots par presse interposée et par le canal des réseaux sociaux ne remplacera pas un dialogue des braves pour une bonne marche de la diplomatie qui est l’objectif commun de tous les protagonistes pour la paix et la prospérité. C’est pour cela que le Chef de l’Etat, en tant que souverain en matière de politique étrangère, doit faciliter le processus d’accord entre son chef de la diplomatie et ses collaborateurs dans le respect des conventions, de l’éthique et de l’élégance internationales.

Tel est le regard lointain de l’Institut d’Accompagnement des Carrières Diplomatiques et Internationales (IACDI) sur la crise qui oppose le ministre des affaires étrangères et ses collaborateurs à la suite de la décision d’affectation de policiers dans les ambassades du Burkina Faso. Juste une contribution citoyenne à la compréhension des principaux enjeux d’un différend « diplomatique ».

Zoomb-noogo SILMANDE, Analyste/IACDI

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