Il y a des moments qui ne font pas de bruit, mais qui changent une trajectoire. L’atelier tenu à Ouagadougou du 21 au 22 avril 2026 sur la décolonisation des savoirs enseignés appartient à cette catégorie. Derrière les communications, les discours et les constats parfois sévères, se dessine une question fondamentale : à qui sert l’école burkinabè, et à partir de quoi forme-t-elle ses enfants ?
Depuis des décennies, notre système éducatif avance avec un paradoxe. Il produit des diplômés, parfois brillants, mais souvent en décalage avec leur environnement. Des élèves capables de commenter Platon ou Jean-Paul Sartre, mais qui ignorent des pans entiers de leur propre histoire. Des programmes qui font la part belle à Molière, pendant que les récits africains peinent à exister. Ce déséquilibre n’est pas anodin : il façonne des imaginaires, hiérarchise les savoirs, et finit par installer une forme silencieuse de dépendance intellectuelle.
Ce que les participants à cet atelier ont eu le courage de nommer, c’est précisément cela : une domination épistémique héritée de l’histoire coloniale, encore à l’œuvre dans nos salles de classe. Et le plus préoccupant n’est pas son existence, mais sa banalisation.
Pourtant, la rupture ne consiste pas à tourner le dos au monde. Elle consiste à changer de point de départ. Philosopher en mooré, comme le propose le Pr Mahamadé Savadogo, n’est pas un repli identitaire ; c’est une reconquête. Introduire l’ethnomathématique dans les programmes, comme l’explique le Pr Kalifa Traoré, n’est pas une folklorisation des savoirs ; c’est une manière de redonner du sens à l’apprentissage. Réhabiliter des figures comme Cheikh Anta Diop, ce n’est pas faire œuvre militante, c’est rétablir un équilibre.
Car au fond, le problème n’est pas que l’école burkinabè enseigne des savoirs venus d’ailleurs. Le problème, c’est qu’elle enseigne trop peu ce qui vient d’ici.
La décolonisation des savoirs pose donc une exigence claire : reconnecter l’école à la société. Cela passe par les langues nationales, par les savoirs locaux, par l’histoire réelle des peuples, mais aussi par les pratiques quotidiennes. Comme l’a souligné le cinéaste Gaston Kaboré, il s’agit de transformer le regard. Et ce regard commence très tôt, sur les bancs de l’école.
Mais attention aux illusions faciles. Décoloniser ne se décrète pas. Cela exige des contenus repensés, des enseignants formés, des ressources produites, une volonté politique constante. La feuille de route adoptée à l’issue de l’atelier est un premier pas. Elle ne sera jugée que sur une chose : sa capacité à transformer concrètement les programmes et les pratiques pédagogiques.
Le Burkina Faso est à un carrefour. Continuer avec une école qui reproduit des modèles importés, ou bâtir une école enracinée, capable d’ouvrir sur le monde sans se renier. Le choix semble évident. Mais il demande du courage.
Comme le disait Thomas Sankara, « il nous faut oser inventer l’avenir ».
Encore faut-il accepter, pour cela, de réapprendre à penser par nous-mêmes.
Le chantier est lancé. Il ne doit pas s’arrêter à un atelier.
Par Yamélé|Zoodomail.com
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