Il y a des chiffres qui interpellent. Et puis, il y a ceux qui accusent.
Les 107 milliards de francs CFA de créances publiques révélés par l’Agence judiciaire de l’État (AJE) appartiennent à cette seconde catégorie. Ils racontent, à eux seuls, une histoire inquiétante : celle d’un État créancier face à une multitude de débiteurs qui, pendant des années, ont défié l’ordre financier et, par ricochet, l’intérêt général.
Ce que la conférence de presse du 17 avril 2026 met en lumière, ce n’est pas seulement un problème de recouvrement. C’est un système de défaillance. Derrière les 10 000 chèques impayés, pour près de 34 milliards de francs CFA, se cache un mécanisme organisé, que le ministre de la Justice n’hésite pas à qualifier d’« association de malfaiteurs ». Entre entreprises fictives, complicités internes et circuits frauduleux, c’est toute la chaîne de confiance qui a été fragilisée.
Mais au-delà de l’indignation, une question s’impose : comment en est-on arrivé là ?
Les racines du problème plongent loin, jusqu’aux restructurations bancaires des années 1990. L’État, contraint de se désengager, a hérité de créances devenues, avec le temps, des boulets financiers. À cela se sont ajoutées des pratiques administratives approximatives, des contrôles insuffisants et, parfois, une certaine tolérance face à l’incivisme économique.
Aujourd’hui, le ton change. Et il change radicalement.
Le délai de huit jours accordé aux débiteurs ressemble moins à une main tendue qu’à un ultimatum. Derrière, l’arsenal annoncé est sans équivoque : mises en demeure, saisies, fermetures d’entreprises, publications des noms, voire visites domiciliaires. L’État affiche désormais une volonté claire : recouvrer, coûte que coûte.
Faut-il s’en réjouir ? Oui, sans hésitation.
Car il ne peut y avoir d’État fort sans discipline financière. Chaque franc dû à l’État est un franc en moins pour les écoles, les hôpitaux, la sécurité ou les infrastructures. Tolérer les impayés, c’est accepter que l’intérêt collectif soit sacrifié au profit de comportements opportunistes.
Cependant, la fermeté ne saurait suffire à elle seule.
Cette opération de recouvrement doit aussi être l’occasion d’une refondation des pratiques. Transparence dans la gestion des créances, digitalisation effective des paiements via des plateformes comme Faso Arzeka, responsabilisation des agents publics, et surtout, exemplarité dans l’application des sanctions : voilà les véritables défis.
Car la crédibilité de l’action publique se joue ici. Si l’offensive annoncée s’essouffle ou s’applique de manière sélective, elle ne fera que renforcer le cynisme ambiant.
Enfin, un signal fort mérite d’être souligné : l’assimilation des chèques impayés à une infraction proche de la corruption. Cette qualification n’est pas anodine. Elle élève le débat du simple contentieux financier à une question de morale publique.
L’appel à la dénonciation, avec des mécanismes de protection et de récompense, ouvre également une nouvelle ère : celle d’une lutte participative contre la fraude. Reste à garantir que ces dispositifs soient crédibles, sécurisés et exempts de dérives.
Au fond, ce dossier dépasse la simple question des dettes. Il pose celle du contrat social.
Payer ce que l’on doit à l’État n’est pas une contrainte arbitraire. C’est le socle même du vivre-ensemble.
L’État burkinabè vient de donner le signal.
Aux débiteurs de répondre.
Et à la justice de tenir la ligne.
Ph.DRCP/Justice
Par Yamyélé | Zoodomail.com
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