Vingt-huit ans après l’assassinat du journaliste d’investigation Norbert Zongo et de ses trois compagnons, le dossier judiciaire n’a toujours pas connu son épilogue. Après un premier non-lieu en 2006, la procédure a été rouverte en 2015 à la faveur de nouvelles charges. Trois personnes sont aujourd’hui renvoyées devant une juridiction de jugement, tandis que le pourvoi en cassation formé par la défense de Banagoulo Yaro vient une nouvelle fois retarder la tenue du procès. Retour sur les principales étapes d’une affaire qui a profondément marqué l’histoire politique, judiciaire et médiatique du Burkina Faso.
L’affaire Norbert Zongo demeure l’un des dossiers judiciaires les plus emblématiques de l’histoire récente du Burkina Faso. Elle commence véritablement au début de l’année 1998, dans un contexte marqué par la mort de David Ouédraogo, chauffeur de Paul François Compaoré, frère cadet du président Blaise Compaoré.
David Ouédraogo avait été détenu au Conseil de l’entente dans le cadre d’une affaire de vol. Il est décédé le 18 janvier 1998 dans une infirmerie de la Présidence. À l’époque, des accusations de tortures impliquant des éléments de la garde présidentielle avaient émergé. Norbert Zongo, alors directeur de publication de l’hebdomadaire L’Indépendant, s’intéressait particulièrement à cette affaire et multipliait les investigations sur les circonstances de la mort du chauffeur.
Le 13 décembre 1998, quelques mois après le décès de David Ouédraogo, Norbert Zongo prend la route en direction de Sapouy. Il voyage avec trois autres personnes : Blaise Iboudo, Yembi Ernest Zongo et Abdoulaye Nikéma, dit Ablassé. Leurs corps sont retrouvés dans le véhicule incendié, à proximité de Sapouy. Les investigations de la Commission d’enquête indépendante concluront que les victimes ont été abattues avant que le véhicule ne soit incendié.
La mort du journaliste provoque immédiatement une onde de choc au Burkina Faso. Des manifestations de grande ampleur éclatent dans plusieurs villes du pays. Face à la pression populaire, les autorités mettent en place une Commission d’enquête indépendante chargée de faire la lumière sur le quadruple meurtre. La commission remet son rapport en mai 1999. Après avoir entendu plus de 200 personnes, elle conclut à un assassinat et estime que le mobile doit notamment être recherché dans les investigations menées par Norbert Zongo, en particulier celles consacrées à la mort de David Ouédraogo.
La commission ne désigne toutefois pas formellement les auteurs du crime. Elle relève néanmoins des contradictions et incohérences dans les auditions de six membres du Régiment de sécurité présidentielle : Christophe Kombasséré, Ousseini Yaro, Wampasba Nacoulma, Banagoulo Yaro, Edmond Koama et Marcel Kafando. Ils sont présentés comme des « sérieux suspects », ce qui, précise le rapport, ne signifie pas qu’ils soient coupables. La commission recommande que des poursuites judiciaires soient engagées.
Une première instruction qui s’achève par un non-lieu
Malgré les recommandations de la commission, la procédure judiciaire avance lentement. Le 21 mai 1999, le procureur général requiert l’ouverture d’une information contre X pour assassinat et destruction volontaire de biens. Une seule personne est finalement inculpée dans cette première phase : l’adjudant Marcel Kafando, pour assassinat et incendie volontaire.
Pendant plusieurs années, l’instruction se poursuit sans permettre d’aboutir à un procès. Le 18 juillet 2006, le juge d’instruction rend une ordonnance de non-lieu. Cette décision est confirmée le 16 août 2006 par la Cour d’appel de Ouagadougou. Le dossier semble alors définitivement refermé.
Mais la famille de Norbert Zongo et les organisations de défense des droits humains ne renoncent pas.
La Cour africaine relance le dossier
En décembre 2011, les ayants droit des victimes, accompagnés du Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples (MBDHP), saisissent la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples.
Le 28 mars 2014, la juridiction africaine estime que le Burkina Faso n’a pas satisfait à ses obligations dans la recherche de la vérité et de la justice. Elle relève notamment la durée anormalement longue de la procédure et l’absence de poursuites permettant d’identifier et de juger les responsables du quadruple assassinat. Elle ordonne notamment la réouverture des investigations.
La Cour africaine accorde également des réparations aux familles des victimes. Dans sa décision sur les réparations du 5 juin 2015, elle fixe notamment des montants de 25 millions de FCFA pour chaque conjoint, 15 millions pour chaque enfant et 10 millions pour chaque parent concerné, ainsi que 40 millions de FCFA au titre des frais de justice. Le Burkina Faso indique par la suite avoir versé plus de 233 millions de FCFA aux bénéficiaires.
2015 : la réouverture de l'instruction
Après la décision de la Cour africaine, le dossier connaît un tournant majeur. Le 7 avril 2015, le juge d’instruction ordonne la réouverture de l’information judiciaire sur la base de nouvelles charges. Des témoins sont entendus et plusieurs expertises sont réalisées.
En décembre 2015, trois anciens éléments du Régiment de sécurité présidentielle sont inculpés : Christophe Kombasséré, Wampasba Nacoulma et Banagoulo Yaro. Ils figuraient déjà parmi les six suspects sérieux identifiés par la Commission d’enquête indépendante en 1999.
L’instruction va également s’intéresser à Paul François Compaoré, frère cadet de Blaise Compaoré. Il est poursuivi pour des faits d’« incitation à assassinats ». Selon les éléments exposés ultérieurement dans la procédure d’extradition en France, les enquêteurs burkinabè ont notamment évoqué des documents retrouvés à son domicile et des éléments laissant penser qu’il suivait les activités de Norbert Zongo et entretenait des liens avec certains des présumés exécutants. Ces éléments constituent des charges de la procédure, et non une condamnation définitive.
2017 : le mandat d’arrêt contre François Compaoré
Le 5 mai 2017, un mandat d’arrêt international est délivré contre Paul François Compaoré. Il est recherché dans le cadre de la procédure pour « incitation à assassinats ».
Quelques mois plus tard, le 29 octobre 2017, il est arrêté à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, à Paris, alors qu’il arrive de la Côte d’Ivoire. Une demande d’extradition est transmise dès le lendemain aux autorités françaises. François Compaoré est ensuite placé sous contrôle judiciaire en France.
La procédure française connaît plusieurs étapes. La justice française se prononce en faveur de l’extradition, puis la Cour de cassation rejette le pourvoi de François Compaoré en juin 2019. En 2020, un décret français autorise son extradition vers le Burkina Faso.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là.
2023 : la CEDH bloque l’extradition
François Compaoré saisit la Cour européenne des droits de l’homme. Dans un arrêt rendu le 7 septembre 2023, la CEDH estime que son extradition vers le Burkina Faso entraînerait une violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, relatif à l’interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants.
La Cour considère notamment que les autorités françaises n’avaient pas procédé à une appréciation suffisamment actualisée de la fiabilité des garanties diplomatiques fournies par le Burkina Faso, dans un contexte marqué par d’importants changements politiques dans le pays. L’arrêt devient définitif le 7 décembre 2023.
Le 13 décembre 2023, la France abroge donc le décret de 2020 autorisant l’extradition de François Compaoré. Celui-ci ne sera pas remis aux autorités burkinabè.
Cette décision ne signifie cependant pas, selon les autorités judiciaires burkinabè, la fin de la procédure engagée contre lui.
2024 : le parquet annonce la fin de l’instruction
Le 12 décembre 2024, le procureur du Faso près le Tribunal de grande instance Ouaga I fait le point sur le dossier. Il assure que la procédure judiciaire se poursuit malgré la décision de la CEDH et l’annulation du décret d’extradition de François Compaoré.
À l’issue de l’instruction, le parquet estime qu’il existe des charges suffisantes contre trois personnes : Paul François Compaoré, Banagoulo Yaro et Christophe Kombasséré. Il requiert leur renvoi devant la juridiction compétente pour être jugés. En revanche, il demande qu’il n’y ait pas lieu à poursuivre Wampasba Nacoulma, décédé entre-temps, en raison de l’extinction de l’action publique.
Le parquet indique également qu’un accusé qui ne comparaîtrait pas pourrait être jugé selon les procédures prévues par la loi. Cette précision concerne notamment François Compaoré, qui se trouve toujours hors du Burkina Faso.
17 mars 2025 : le renvoi en jugement
Le 17 mars 2025, le juge d’instruction du cabinet n°4 du Tribunal de grande instance Ouaga I rend finalement son ordonnance.
Trois personnes sont renvoyées devant une juridiction de jugement :
Christophe Wanga Combasséré, pour des faits d’assassinat et de destruction volontaire aggravée de biens ;
Banagoulo Yaro, pour complicité d’assassinat et de destruction volontaire aggravée de biens ;
Paul François Compaoré, pour incitation à la commission d’un assassinat.
Les avocats des mis en examen interjettent appel de cette ordonnance le 20 mars 2025.
30 juillet 2026 : la chambre de l’instruction confirme le renvoi
Après plusieurs mois de procédure, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Ouagadougou rend son arrêt le 30 juillet 2026.
Elle confirme la décision du juge d’instruction et donc le renvoi des trois mis en examen devant une juridiction de jugement. Le dossier est alors considéré comme prêt pour la tenue de l’audience.
L’affaire semble enfin se diriger vers son procès.
Mais, dès le lendemain, un nouveau recours intervient.
31 juillet 2026 : nouveau pourvoi en cassation
Le 31 juillet 2026, Maître Kéré Paul, conseil de Banagoulo Yaro, forme un pourvoi en cassation contre l’arrêt de la chambre de l’instruction.
Ce recours suspend une nouvelle fois la perspective immédiate du procès. Le dossier doit désormais franchir cette nouvelle étape procédurale avant qu’une audience de jugement puisse effectivement se tenir.
Dans un communiqué daté du 13 août 2026, le procureur général près la Cour d’appel de Ouagadougou, Désiré Pinguédwendé Sawadogo, confirme cette nouvelle évolution. Il assure que la justice burkinabè met tout en œuvre pour parvenir à une issue diligente du dossier, dans le respect des principes et des règles de procédure.
Vingt-huit ans après, toujours pas de verdict
Ainsi, près de vingt-huit ans après le quadruple assassinat de Sapouy, l’affaire Norbert Zongo n’a toujours pas donné lieu à un procès au fond.
Le dossier a connu un premier classement judiciaire en 2006, avant d’être relancé à la suite de la décision de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. La réouverture de l’instruction en 2015 a permis de nouvelles inculpations et de nouvelles investigations. La procédure visant François Compaoré a ensuite connu un important volet international, marqué par son arrestation en France en 2017, puis par la décision de la CEDH en 2023 empêchant son extradition.
Aujourd’hui, trois personnes sont officiellement renvoyées en jugement. Mais le pourvoi en cassation introduit le 31 juillet 2026 par la défense de Banagoulo Yaro repousse encore la tenue de l’audience.
Le dossier Norbert Zongo reste donc suspendu à une nouvelle étape judiciaire. Après des décennies d’attente, la question demeure la même : quand le procès pourra-t-il enfin se tenir et permettre à la justice de se prononcer sur les responsabilités dans l’assassinat du journaliste et de ses trois compagnons ?
À ce stade, aucune condamnation définitive n’a été prononcée contre les trois personnes renvoyées en jugement. Elles demeurent présumées innocentes jusqu’à une éventuelle décision de justice devenue définitive.
Par Ibrahim Cissé | Zoodomail.com
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